21 octobre 1988 - Claude nous quitte
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"Nous voici donc dans le Jura... à 1000mètres d'altitude au milieu des pâturages et des sapins. Il ne fait pas froid et il y a de belles éclaircies avec un petit fond de brume très poêtique.... ...notre studio est confortable et sympathique et nous faisons de "petites" promenades car j'ai tout de même perdu beaucoup de mes bonnes jambes..."

détails
Plan de nos dernières promenades
Un texte que Claude aimait bien
Baltimore 1692
Va posément au milieu du bruit et de la presse et souviens-toi de la paix qu'il peut y avoir dans le silence.
Autant que possible, mais sans compromission, reste en bons termes avec tout le monde. Dis ce que tu penses paisiblement et clairement ; écoute les autres, même les ennuyeux et les ignorants ; eux aussi ont leur histoire.
Evite les personnes bruyantes et agressives, elles heurtent l'esprit.
Si tu te compares aux autres, tu peux devenir vaniteux ou très amer ; car il y aura toujours des gens meilleurs ou moins bien que toi. Apprécie tes réalisations autant que tes projets d'avenir. Sois toujours intéressé par ton travail même s'il est humble ; c'est là ton vrai bien au milieu des fortunes si changeantes de notre temps. Exerce ta prudence dans les affaires, car le monde est plein d'escrocs. Mais ne ferme pas les yeux devant les grandes vertus qu'on peut y trouver ; beaucoup tentent d'atteindre un idéal élevé et la vie est pleine d'actes héroïques.
Sois naturel ; surtout n'essaye pas de feindre l'affection. Ne soit pas non plus cynique sur l'amour ; car devant toutes les sécheresses et toutes les déceptions, il est aussi vivace que l'herbe verte.
Prends sereinement le conseil des ans en renonçant de bonne grâce à la jeunesse. Fortifie ton âme en prévision des malheurs soudains. Mais ne t'abandonne pas à des désespoirs imaginés. Beaucoup de craintes naissent de la fatigue et de la solitude. Tout en t'imposant une saine discipline, n'exige pas trop de toi-même.
Tu fais partie de l'univers tout comme les arbres et les étoiles ; c'est ton droit d'être ici. Et que cela te paraisse évident ou non, l'Univers suit le plan de Dieu.
C'est pourquoi sois en paix avec Dieu, quelle que soit la manière dont tu l'imagines, et sois en paix avec ton âme quels que soient tes travaux et tes aspirations dans la bruyante mêlée de la vie.
En dépit de toute sa fausseté, sa monotonie, et ses rêves brisés, ce monde est cependant merveilleux. Travaille à ton bonheur
Transcrit
par Claude, vers 1985

"Jardin" , prière de Claude avant la séparation
NOTRE MARIAGE ETAIT UN JARDIN
Viens
mon Dieu, assieds toi auprès de moi et regarde
Regarde ma situation, je suis
seul maintenant.
Lorsque je considère
notre vie de jadis, je la compare à un jardin
Seigneur, tu as donné
et tu as repris, que ton nom soit béni Pour
cela je te dis: viens mon Dieu! Assieds-toi près de moi
et parle-moi
J'ai besoin d'entendre ta voix
Je suis seul maintenant dans
mon jardin,
Seul à récolter
ce que nous avons semé
Mais dans ma solitude, dans mon chagrin, je me tourne vers toi,
mon Dieu
Pour te dire merci, car ensemble,
nous avons été heureux
Et de ce jardin, je ne retiens
pas le labeur:
J
'ai le souvenir que notre vie à deux fut un immense bouquet
de fleurs
Merci mon Dieu pour le passé vécu ensemble
Merci pour ton assistance aujourd'hui
Merci pour demain qui restera
dans ta main
Octobre 1988
Vers 1h du matin le vendredi 21 octobre, elle s'est arrêté de respirer. J'étais allongé sur un matelas à côté d'elle, à veiller sa respiration difficile. Elle était sans connaissance depuis le mardi matin. La voisine m'a de suite aidé à faire sa toilette et à l'habiller. Cela aurait été difficile plus tard.

Souhaits de Claude pour ses derniers moments
SOIR
Me
voici Seigneur à la fin du jour
avec l'amour que j'ai livré
et le bonheur que j'ai reçu
avec la joie que j'ai retenue
et la tendresse que j'ai refusé
avec l'ardeur du matin et
la fatigue issue des mêmes gestes inlassablement répétés
avec ma chanson du courage
avec le péché
que je traîne derrière moi et que tu connais.
J'ai
continué avec ténacité à travers la
longue course de ce jour
la patiente création
de ma vie, jusqu'au soir dernier
où je contemplerai la
longue course de mes jours
comme un vaste paysage déroulé
devant mes yeux.
Tu
seras alors à mes côtés, tu regarderas et
tu diras comme au commencement:
Vraiment c'est très
beau.
Voici
le soir, Seigneur, je te remets l'œuvre de mes mains et de mon
cœur:
il y a de l'ombre, il y a de
la lumière comme sur un univers en train de se faire
maintenant, je m'en vais en
paix dans le repos de la nuit
Octobre 1988
"Sois sage, ô ma douleur et tiens-toi plus tranquille"
Pourquoi, petit d'homme, ne te souviens-tu de rien?
Il y a d'autres nuits, longues: celle de celui qui se couche, désemparé par la vie, démâté. Il ne peut dormir parce qu'il a horriblement mal ou qu'il est habité par les soucis et le chagrin. Pourquoi tant de fantasmes au cœur du silence et de l'obscurité…" le filet de l'oiseleur"…" le lion rugissant cherchant qui dévorer" : déjà les hommes de la Bible retenaient ces instants comme ceux du désarroi et de l'abandon. Oui, l'irrationnel te saisit ainsi que des thèmes obsédants de regrets et de rancune. Des peurs obscures préhistoriques de l'homme sans feu et sans défense te plongent dans un labyrinthe d'ombres…alors tu entends battre ton cœur et tu cherches le souffle et la chaleur du compagnon près de toi dont le grand corps paisible te rassure…ou bien tu préfères être seule et te lamenter tout haut.
Pourquoi le courage ne colle-t-il pas plus à ta peau ?
Mais
que dire de la nuit dynamique du coureur d'aventure? On
part tôt demain; on va en voyage. Te réveilleras-tu
à temps? Il s'agit peut-être d'une excursion;
je ramasse mes forces. On va escalader ce sommet; il faut partir
avant le lever du jour. Oh, la senteur du frais matin, l'odeur
de la forêt, la connivence avec le monde animal. On se réveille
de ces nuits là, bondissant avec des énergies rassemblées.
Pourquoi
ces nuit joyeuses sont-elles si rares ?
Il est aussi des nuits uniques - celles qui précédent
un événement qui engagera ta vie sans retour…
dernière nuit de la future épousée à
la veille de son mariage. Alors ce sont des nuits signifiantes,
méditatives et solitaires. C'est aussi la nuit du veilleur;
celle du chevalier avant de partir à la croisade; celle
de l'ambitieux prêt à passer le Rubicon.
Pourquoi cette angoisse ou cette petite peur qui t'habite? Mais
que dire de la dernière nuit, si ce n'est en parler en
chuchotant, comme dans une église… Nuit du condamné
qui attend l'aurore… Nuit de celui qui va mourir et sait que la
grande machine qui est son corps est usée… Nuit du
combattant qui sait l'attaque meurtrière pour demain. Le
temps s'étire alors; si tu es lucide, tu mesureras l'écoulement
de ton être et du temps, et dans le silence d'une paix difficile,
tu es tout à coup avec une densité jusqu'ici inconnue…Fasse
que cette nuit là te laisse "paraître debout devant
le Fils de l'Homme" (Luc 21.36) sans être dévasté
par la souffrance.
Pourquoi
certains meurent ils dans l'éclair d'un accident sans y
être préparés? Est-ce un privilège?
Et
la nuit de l'Amour? Jeu de corps où les 5 sens deviennent
vivants, où l'on se révèle l'un à
l'autre tout entier, où l'on se communique sa joie de vivre,
sa chaleur, son amour, ses pensées inexprimées et
peut-être inexprimable. Comme ce jeu est vivant, inventif,
attentionné, qui révèle au corps des énergies
et des sensations d'ivresse. Et puis, cette nuit de l'Amour peut
être créatrice de vie. Ce mystère est un miracle.
Pourquoi
cet acte d'amour et d'union est-il parfois morne?
Il y a aussi les nuits mystiques. Celle de Saint Jean de la Croix,
"nuit obscure" de déréliction; abandonné
de Dieu et de lui-même, tel Jésus-Christ au Mont
des Oliviers, il connaît l'ultime pauvreté, énorme,
insoutenable quand on a tout parié sur Dieu. Vainqueur
avec la main de Dieu, il devient un homme de feu, purifié…
Pascal aussi eut sa nuit; ce fut plutôt un moment, non pas
tant de pauvreté que d'illumination : depuis environ IO
h 1/2 du soir jusque environ minuit et demi le 23 Novembre 1654
"certitude des certitudes, sentiment, joie, paix, Dieu de Jésus-Christ,
ton Dieu sera mon Dieu"
Pourquoi
ne sommes-nous pas plus fidèles à nos certitudes
et aux signes reçus ?
Je n'oublie pas le petit enfant qui sommeille dans le crépuscule
après avoir dîné, à l'écoute
des bruits de la maison, attendant le baiser de ses parents….
Marcel Proust était dans un grand émoi, attendant
la venue de sa mère. " Borde moi comme une agrafe"
disait l'un de mes enfants: voilà, je ne tomberai pas de
mon lit, pensait-il. Je suis bien rangé, tout est en ordre…
et demain la vie recommencera à l'ombrage de ma maison.
Pourquoi
des petits enfants mal aimés ne connaissent-ils pas la
sécurité dans leur nid?
Parlons
maintenant d'un nocturne de Schubert (en mi bémol majeur,
je crois)…une merveilleuse petite musique où le piano et
le violon bavardent du plus profond pour celui qui voudrait être
apaisé. La chanson en final revient, douce, et les phrases
au piano et au violon sont comme un écho - nuit à
double visage où il te faut trouver ton écho et
ton répondant.
Vivre
sa vie avec ferveur telle qu'elle nous est donnée.
Le printemps
refleurira
Octobre 1988


















