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Jean Cordelle, à Paris à Jean Hausermann à Buenos-Aires, via ??,
brouillon de lettre
29 janvier 1945
Mon cher Jean,
Nous venons de recevoir ta lettre du 29 novembre 1944 (non conservée) et nous avons reçu au début de décembre ton message Croix-Rouge de mai, et au début de janvier ta lettre du 13 mai (1944, conservée, 8 mois de délai…). Tout cela n’est pas des plus rapide, mais nous sommes toujours bien heureux de les recevoir et d’apprendre que vous allez tous bien. Je comprends votre souci de ne pas avoir de nos nouvelles depuis ma lettre de décembre 1943 ; j’espère que tu auras reçu depuis les lettres que nous t’avons envoyé au début de décembre, l’une par la Croix-Rouge , l’autre par Alsace-Lorraine-Libre.
Bonnes nouvelles de la famille de Germaine toujours installée dans le Lot-et-Garonne,….illisible Marguerite 8ème enfant…. Illisible, et j’ai envoyé à Marcelle les 15000F conformément à ta demande. De notre côté as tu su la mort de Tantine, survenue au début de 1944, d’autre part Georges Chedal vient de perdre son père il y a une semaine. Tout le monde est en bonne santé, la famille s’agrandit. Jean-Pierre a eu un fils en mars 1944, François s’est marié le 1er juillet 1944, et ils attendent un bébé pour mai. Philippe s’est marié le 6 janvier 1945, il est à Paris ; Michel s’est marié le 12 janvier , il a emmené sa jeune femme dans le midi, il est embarqué sur un chasseur (chasseur 106, type SC de la US Navy). En voilà pour un bout de temps je pense car Yves n’est pas en âge de prendre femme, et Brigitte n’a pas encore de soupirant.
Pendant toute l’année 1944 nous sommes
à peu près constamment restés à Paris, la jouissance de la vieille maison
nous étant retirée.Juqu’au
début de mars 1944 elle était absolument intacte, y compris le mobilier.
A ce moment nous avons dû l’évacuer sur l’ordre des Allemands, mais
heureusement nous avons pu la vider entièrement ; 45 m3 du mobilier
le plus précieux a été transporté à Paris où il est entassé dans les
appartements de Nany ; le reste (au moins autant) a été mis dans
le presbytère, malheureusement ce dernier a été détruit en même temps
que l’église au moment du débarquement ; Marthe se trouvant par
hasard en voyage à ce moment (à Caen, où elle a subi les bombardements
de Caen), n’a pu rentrer que 6 semaines après (libération de
Caen vers le 9 juillet), la pluie est tombée sur ce qui restait
et il y a beaucoup de choses perdues. Les restes ont été regroupés soit
dans une grange à côté du presbytère, soit dans 2 pièces de la ferme
de Romain Auvray à côté de la Mairie, où Marthe loge provisoirement.
Après le départ des Allemands, les Américains ont installés un hôpital
dans la maison (nous ignorions que cet hôpital avait été précédé
par le PC du 11ème Port jusque fin juillet 44); cet hôpital
est parti en décembre mais en laissant un poste sanitaire d’une vingtaine
d’hommes qui se sont étalés et il a été impossiblejusqu’ici d’obtenir qu’on nous rende la jouissance
de quelques pièces ou de la maison des gardes ou des communs.
En ce qui concerne les dégâts, la propriété a reçu 3 obus de petit calibre
venus de la mer. L’un d’eux a détruit complètement la tour de l’Abbé,
un autre a crevé le toit de la tour à côté de la chambre de Nany, le
3ème a fait sauter la mansarde et crevé le toit côté mer
au dessus de la cuisine. Dégâts relativement faibles, mais les ardoises
de la toiture ont partout glissé et le toit est une véritable passoire.
Depuis 6 mois nous n’avons pu obtenir ni une ardoise, ni un morceau
de carton bitumé. L’hôpital avait mis une grande bâche sur le trou du
toit, mais en partant ils l’ont enlevée sans aucun ménagement, abîmant
le lattis. Tu penses bien que la charpente en bois et les murs ne s’arrangent
pas d’autant plus que l’automne a été particulièrement pluvieux. Bien
entendu les aménagements intérieurs, peintures, papiers, etc… sont entièrement
à refaire. Quand ? nous sommes complètement paralysés, transports,
matières premières. 1/3 des murs de clôtures ont disparu, utilisés par
les Américains pour faire les routes. Le petit bois a perdu 1/3 ou la
moitié de ses arbres, mais il existe encore comme bois, et il renaîtra.
Les dégâts aux terres sont graves. 1/3 de l’herbage du bois (celui
qui est en face du château) est miné (en partie haute), un
autre tiers transformé en esplanade empierrée. Les vignets sont transformés
en champs de boue, certains pommiers coupés, ainsi que la plupart des
haies. D’une manière générale, la commune ainsi que ses voisines sont
dévastées par le débarquement, champs minés, champs de boue, haies détruites,
routes nouvelles empierrées à travers les herbages ; bien des coins
sont méconnaissables même pour nous. Enfin il faut s’estimer heureux
malgré tout, car combien d’autre n’ont même plus les pierres de leur
maison, utilisées à faire les routes, ainsi le Manoir du Than, les maisons
du boulevard.
En ce qui concerne le maté il est nécessaire que la question reste tout
à fait réservée, si tu l’estime nécessaire, mets le chez Marcel ou même
chez toi.
L’hiver que nous passons actuellement
est très dur dans les grandes villes, par suite du manque de charbon
et de ravitaillement, c’est le plus dur de toute la guerre. Ne te fait
pas de souci pour nous, nous avons l’indispensable, mais combien ne
l’ont pas, et que penser les habitants des villes normandes détruites.
A bientôt de tes nouvelles, mon cher Jean, j’espère que le courrier
pourra un peu s’effectuer plus régulièrement et plus rapidement, nous
nous réunissons pour……..
Jean
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