L'année 1944 et la Libération
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A Vierville, cela s'est vu de suite,
le 29 février 1944, les Allemands ont fait savoir au maire, Mr. Louis Leterrier,
qu'ils avaient besoin de tout le château pour loger les hommes de l'organisation
Todt qui arrivaient trois jours après. On a eu trois jours (délai
le vendredi 3 mars au soir) pour vider le château (occupé jusque
là par seulement 1 ou 2 officiers et leurs ordonnances) et laisser la place.
C'est par centaines de m3 que se chiffrait le volume à déménager
ou à abandonner.
Avertis par télégramme
à Paris, Maman, oncle Georges et tante Suzon ont sauté
dans le premier train pour Bayeux et sont arrivés le 1er mars
au soir à Vierville par la voiture postale (ni taxi, ni autobus).
(Voir les lettres de Maman à
Papa les 1er et 2 mars 44). Ils ont trouvé au château
un spectacle extraordinaire. Le maire et la population n'avaient pas
attendu, ils étaient tous là en train de déménager
les meubles, avec des dizaines de charrettes agricoles, au milieu
d'un grand désordre d'ailleurs. Le
maire avait mis à disposition le presbytère et de son
coté à Paris, avec l'aide des Hersent, Jean Cordelle
a expédié un camion de déménagement miraculeusement
trouvé. On y a placé tous les mobiliers de valeur, qui
ont été entreposés au 4ème droite, dans
l'appartement de Nany. Les cuivres ont été placés
dans la vieille tour de l'Abbé (qui a été détruite
le 6 juin, tout y a disparu). Des bibelots divers ont été
murés dans une partie du grenier (mais les occupants successifsont
trouvé la cache et tout y a disparu aussi). Le reste a été
porté au presbytère et y a été plus tard
bien endommagé par la pluie car les obus qui visaient le clocher,
ont crevé le toit le 6 juin.
Le délai de trois jours
a été tenu, grâce à l'aide de tous et la solidarité
du village. La cave à vins a été distribuée en bonne
partie aux déménageurs. Même les baignoires, les cheminées
du grand salon et de la grande salle à manger ont été démontées.
Les grands tonneaux de 1800 litres de cidre ont aussi été enlevés.
A Paris, ce printemps, il y avait
des alertes tous les jours. De temps en temps, de jour, on apercevait des "box"
de bombardiers lourds américains et les flocons noirs de la DCA . Partout
des bandes de papiers argentés tombaient du ciel - des leurres antiradar
-. On ramassait dans la rue des éclats d'obus de DCA.
Les classes
- j'étais en 1ère - étaient
perturbée par ces alertes qui nous obligeaient à descendre avec
les prof. dans les caves du lycée Janson.
Dans
l'appartement, je me souviens de n'être descendu qu'une seule fois à
la cave (la nuit du bombardement du triage de La Chapelle, en mars 44, c'était
à 5 km, très impressionnant, avec les arbres de Noël de feux
de Bengale qui descendaient lentement du ciel, au milieu des lueurs des éclats
de bombes, de la fumée rougeoyante et du bruit terrifiant des éclatements
et des effondrements des immeubles, j'ai eu vraiment peur ce jour là).
On avait aussi le sentiment que dans ce quartier du 16ème arrondissement,
nous ne serions pas visés. C'était vrai, mais était-ce bien
prudent ? On avait tout préparé, la petite valise de cuir, marquée
YC, cadeau de départ des Tonazzi en Argentine, avec toutes les valeurs
importantes à sauver.
Au milieu de tous ces évènements, la vie continuait
: Pierre-Antoine est né en mars, François
s'est marié le 1er juillet à Boulogne/sur/Seine.
Le 6 juin 44, a eu lieu le débarquement.
A Paris, on a été alors coupé de la Normandie
tout l'été. On n'était d'ailleurs pas bien informé,
car on a même supposé que le débarquement n'avait
eu lieu que le 7 juin sur notre plage, d'après les rares indications
des journaux. On a eu cependant les premières nouvelles sûres
de Vierville le 1er juillet 1944, jour du mariage de François.
Monsieur Poivre, beau-père de Jean-Pierre, était présent
et il avait reçu une lettre
d'un fils du maire Leterrier, réfugié à Caen,
qui donnait miraculeusement des nouvelles de Vierville.
Tout début Août
44, mes parents et moi, sommes allés passer quelques jours
à la campagne, à Vaux-sous-Chamigny,
(à 70 km dans l'Est de Paris, en bord de Marne) chez des amis
d'amis. Partis en train, nous sommes revenus en camion-stop, quelques
jours avant la libération de Paris.
Dès le 19 août, l'insurrection parisienne s'est
développée, mais rien dans notre quartier. J'avais bien sûr
interdiction de sortir, et je n'ai donc rien vu de particulier, sinon la disparition
des journaux de la Collaboration, remplacés par ceux de la Résistance.
Vers le 20 ou le 21 août, une fenêtre de l'immeuble en face de chez
nous s'est ornée d'un grand drapeau français. Mais quelques heures
après une voiture Allemande est passée, s'est arrêtée,
les Allemands sont montés à l'étage. Le drapeau a disparu
et j'ai vu les Allemands repartir les bras chargés de nourriture, probablement
pillée dans l'appartement.
Le
25 août, libération de Paris, mais je n'en ai rien vu, depuis déjà
huit jours, par prudence, interdiction de sortir.
Dès la veille au
soir on a été informé par la radio de l'arrivée de
chars français à la Préfecture, et j'ai entendu sonner les
cloches des églises.
Le 25, j'ai entendu des tirs, j'ai vu de la terrasse le Grand Palais qui brûlait.
C'est tout. Je ne suis pas sorti de la maison avant plusieurs jours après
le 25 août. Nous n'avons rien vu des combats ni de la parade de de Gaulle
le 26 août. Tonton Georges, lui, a été voir le grand défilé
du 28 août sur les Champs-Elysées, lorsque les Américains
ont fait défiler pendant plusieurs heures toute la 28ème division
de Pensylvanie qui traversait Paris en allant au front vers l'Est. De Gaulle avait,
semble-t-il, demandé aux Américains cette démonstration de
force, pour décourager les ambitions révolutionnaires des FTP et
du parti Communiste.
Je me souviens avoir vu de la terrasse beaucoup
d'avions Américains, et même appris à les reconnaître
à leur seul bruit : les Dakota de transport, les Piper Cub d'observation,
les chasseurs Mustang, Thunderbolt, Lightning (à double queue, qui produisaient
un sifflement caractéristique), les bombardiers moyens Marauder, Mitchell,
les lourds Flying Fortress et Liberator, les Beechcraft de liaison, etc…
Nous étions abreuvés de brochures et de revues d'information
Américaines qui nous tenaient mieux au courant que la presse contrôlée
par les Allemands.
Le premier allié
que j'ai vu de la fenêtre, le 25 ou le 26 août, était dans
une curieuse auto décapotée qui s'est arrêtée en face
rue du Colonel Bonnet, c'était une Jeep, je n'en avait jamais vu encore
et son nom m'était inconnu bien sûr. Je ne sais pas si elle
était Américaine (la 4ème DI), ou Française (la division
Leclerc).
De la terrasse, en août ou septembre,
j'ai vu des petits Piper Cub d'observation passer lentement entre
les jambes de la Tour Eiffel, mais un jour c'est un chasseur Thunderbolt
que j'ai vu faire ce passage à 300km/h !
En septembre 44 seulement, Tonton
Georges et Brigitte Chedal ont pu aller à Vierville pour
la première fois, voir dans quel état était le
château. Extérieurement, il était seulement un
peu endommagé (2 obus dans la toiture), mais occupé
par un hôpital américain. L'intérieur était
assez saccagé. L'oncle Georges et Brigitte ont logé
dans une ferme voisine (ferme Auvray, où se trouvait aussi
Marthe) où ils ont déménagé le mobilier
conservé au presbytère qui n'avait plus de toit. Ils
nous ont rapporté à Paris des nouvelles et des images
étonnantes de nos villages normands vieillots, vivant au contact
de la super puissance américaine et de son cortège de
moyens mécaniques. Les paysans profitaient du gaspillage incroyable
de matériels, d'équipements et de nourriture américain,
eux qui depuis de siècles étaient habitués à
ne rien jeter, à se servir de tout, et encore plus depuis les
restrictions de la guerre.
Mes
parents et moi sommes allés à notre tour en octobre, puis en décembre
44, avec la Peugeot 402 remise sur ses roues (on s'est ravitaillé en essence
le long de la route avec les fuites du pipe-line US qui allait de la Normandie
à la Lorraine). Le château était toujours occupé par
l'hôpital, mais les débarquements étaient devenus rares, et
la plage était toujours interdite aux civils en décembre. Il a fallu
attendre mars 45 pour que nous puissions reprendre possession du château
et aller prendre des photos à la plage.

















